07.05.2005

Article DNA du samedi 07.05.2005

Squatters en sursis

Le temps s'est arrêté pour les 30 occupants de trois bâtiments à l'abandon, appartenant au rectorat. Au 204, route de Schimerck à Strasbourg, la procédure d'expulsion court.

 Une allée goudronnée permet d'accéder aux bâtiments situés à l'écart, entre la route et la voie ferrée. Dans les deux hangars en tôle et le préfabriqué, se trouvait le bureau de recherches géologiques et minières. La zone est à l'abandon depuis une dizaine d'années.
 A l'extérieur, tout est pourri ou presque. Difficile d'imaginer que 30 personnes habitent ici. Ame Kane nous ouvre les portes du premier hangar. Ce grand Sénégalais de 33 ans est arrivé en France il y a 11 ans. Il a connu beaucoup de galères avant de s'installer ici en octobre dernier. « Tout le monde se connaît. On forme une petite communauté. »
 Autour du poêle à bois, ils sont une dizaine à boire le café. Certains ont des papiers en règles, d'autres des cartes de séjour. La pièce est chaleureuse, grande, décorée, les murs sont drapés de tissu. Dans un coin, un djembé pour ne pas oublier le pays.
 « Lorsque nous sommes arrivés, il y avait un mètre d'ordures. Nous avons tout refait, ce n'est plus un squat. Nous sommes 15 à vivre ici, dans de bonnes conditions. C'est comme une vraie maison, c'est un peu chez nous... » Le silence qui suit est pesant. Les sourires se crispent.

« Nous ne voulons pas partir »

 Sur la table, le référé envoyé par le tribunal administratif le 4 mai. Le rectorat a engagé une procédure d'expulsion. « Nous ne voulons pas partir car la mairie ne nous propose rien, il n'est pas question de retourner dans la rue, explique Ame, nous payons nos factures d'électricité. Nous travaillons en vendant du métal. Tout est en règle, nous avons les factures. Malgré les difficultés, nous essayons de nous intégrer. »
 Le rectorat souhaite se séparer de cette friche industrielle d'un demi-hectare qui ne lui sert plus. La CUS est sur les rangs. Un projet immobilier doit voir le jour. Mais pour être vendu, le terrain ne doit pas être squatté, il faut donc l'évacuer. La parcelle est estimée à 340 000 euros par les domaines.
 « C'est cette démarche qui est scandaleuse, explique Me Sheikh Dabo, l'avocat des occupants des lieux. La mairie semble mettre la pression pour que la procédure accélère. Ces gens doivent avoir le temps de se retourner. Ils ont fait un superbe travail pour rendre ces locaux habitables. Il faut les aider. »

« La tension est montée d'un cran »

 Ame nous emmène dans le préfabriqué. « C'est le collectif Action logement qui est venu ici en septembre pour reloger des gens qui étaient à la rue. Il y a des Algériens, des Polonais et des Kosovars. Ici aussi, on a tout refait. »
 Le bâtiment est en bon état. Seule casse visible, « les portes défoncées le 28 avril dernier par des policiers qui effectuaient un contrôle de routine, explique Ame. Tous ceux qui habitent ici ont eu très peur, certains sont traumatisés. »
 « Depuis ce contrôle, la tension est montée d'un cran. » Olivier Pezzoli, 24 ans, habite le bâtiment du fond avec quelques amis. En tout, ils sont six, « plus ceux de passage qui passent une nuit ou deux ici. »
 Leur « maison », c'est un lieu d'artistes : « Nous faisons de la musique, nous organisons des soirées dans des bars de Strasbourg. » En deux mois, ils ont tout réaménagé. « C'était une poubelle géante. Maintenant, il y a un coin cuisine, des chambres et un studio pour créer. Il y a de la musique en permanence. »
 « Nous n'avons pas besoin de grand chose pour vivre. Nous sommes des gens simples. » Ame reste optimiste, il garde son sourire même si la situation est tendue. «  Nous sommes des humains, il n'y a jamais rien pour les étrangers. J'espère que l'on ne nous mettra pas dehors pour de l'argent. Nous attendons toujours des propositions et la visite des gens concernés. Pas celle des policiers. »
 
Guillaume Thibault